Luftmensch · manifeste
L’effroi
et la joie
Tentative d’ordonnancement de réflexions personnelles, agrémentées d’images saisies à l’aide de mon fidèle ordiphone au fond de la couche gazeuse.
Chapitre I
L’effroi et la joie
La vigne est une liane.
À l’état sauvage, elle affectionne les lisières ripisylves, ces milieux de rencontre où lumière, eau et végétation lui offrent des conditions propices. Elle s’élance à l’assaut des arbres, emprunte leurs troncs et leurs branches pour gagner la lumière, déploie son feuillage jusqu’à la canopée.
La vigne est une commensale.
L’arbre lui offre un support sans en tirer bénéfice. Cette cohabitation peut tourner à la concurrence lorsque les feuillages se disputent la lumière ou que les racines explorent les mêmes ressources. La vigne sauvage trace son chemin dans le formidable enchevêtrement du vivant, au gré d’alliances, de rivalités, d’opportunités et d’accidents. Elle lutte, elle vit, elle s’épanouit, sans dieu ni maître, sans foi ni loi.
Nous autres vignerons lui réservons un tout autre sort.
Nous la sélectionnons, nous la multiplions, nous la greffons, nous la plantons en rangs, nous la taillons, nous l’attachons, nous la contenons. Nous imposons à cette liane cosmique, cette conquérante des interfaces, une existence sédentaire, bonsaïsée, domestiquée, dans un espace ouvert et homogène dont nous organisons minutieusement les conditions. Nous lui refusons les arbres, nous conduisons sa destinée et nous prélevons ses fruits. Et pour cause : nous voulons des raisins. Et nous voulons du vin !
Pour moi, le vigneron est le berger d’un cheptel végétal immobile. Il faut bien prendre la mesure de cet arrangement. Une parcelle de vigne est un milieu profondément façonné par l’homme, maintenu dans un état de tension écosystémique particulier. Sans intervention humaine, d’autres végétaux s’installeraient rapidement. Les herbacées, les vivaces, les buissons, puis éventuellement les arbres emporteraient la parcelle vers un destin forestier. Les champions adventifs parfaitement adaptés à l’idiosyncrasie du terroir surclasseraient rapidement la vigne domestiquée.




Chapitre II
Enchâssée, sans échappatoire.
En vigneron, j’interviens comme on fait danser la bille dans la pente d’un flipper. Ou bien je m’imagine tel un castor cherchant à dévier besogneusement le cours spontané d’une rivière. Pour moi, l’homme appartient à la nature. Il en est une composante, enchâssée, sans échappatoire. La seule séparation dont nous puissions faire l’expérience, elle vient de l’esprit. Quand notre mental joue les terroristes. Une parcelle de vigne, ensauvagée à la Lissner ou désertifiée à la Bayer, au même titre qu’un réacteur nucléaire, une station orbitale, un typhon ou un orgasme, est irrémédiablement « naturelle ». Un verre de vin, qu’il soit produit sans poudre de perlimpinpin, avec tous les égards d’un artisan habité par son œuvre, ou qu’il soit produit en masse par de fieffés farceurs, trafiqué, bodybuildé, maquillé comme un camion volé, il ne saurait être autre que « naturel ».
Une certaine mystique de la vigne et du vin peut, je le crois, aider à réagencer les oppositions catégorielles classiques. Nature vs culture. La culture n’est-elle pas plutôt la portion anthropique du grand tout ? Vie vs mort. Le contrepoint de la mort n’est-il pas plutôt la naissance, ces deux catégories appartenant à la vie ? Compétition vs coopération. La rivalité et la coopération ne sont-elles pas plutôt deux tactiques dans le cadre plus large de la compétition ?




Chapitre III
La monoculture totalitaire
Si la prééminence de la vigne dans la parcelle et l’abondance de ses fruits à l’automne sont fortement conditionnées par mes interventions, je dois reconnaître que l’essentiel de ce qui se joue sur mon terroir échappe à mes sens ; échappe à ma conscience. Je pourrais tenter de surveiller et contrôler au maximum l’écosystème jusqu’à n’y tolérer plus que la vigne. Éliminer tous les concurrents, neutraliser les prédateurs, les parasites, doper la nutrition et chercher à anticiper et réguler en temps réel les aléas. Ce jeu ne me paraît pas en valoir la chandelle. D’abord, parce que l’immense majorité des vins que j’ai pu déguster et qui m’ont touché n’étaient pas issus de vignes sous potentat. Ensuite, parce que l’effort pour installer et tenir un totalitarisme agricole est au-delà de mes forces physiques, matérielles et spirituelles.



Chapitre IV
Quand le stade s’effondre
La crise anthropique globale est fascinante : notre appétit humain, notre extraordinaire faculté d’adaptation et d’expansion, nos victoires successives contre tous les vents mauvais, face à toutes les formes d’adversité et de régulation possibles et imaginables… dessinent en creux l’imminence probable d’un spectaculaire retour de bâton, une maxi-régulation aux proportions bibliques, parfaitement raccord avec la marinade eschatologique de nos mythes les plus anciens. La tempête parfaite n’opposant plus l’homme à un défilé de « boss » sur le ring du Pléistocène et de l’Holocène, mais à une destruction du stade tout entier.
La timbale que nous pourrions décrocher, celle d’un nouveau grand basculement planétaire, d’autres vivants avant nous l’ont fait : il y a 2,4 milliards d’années, les cyanobactéries avec la Grande Oxygénation. Et il y a 370 millions d’années, les végétaux terrestres en veine auraient contribué aux grandes extinctions du Dévonien supérieur. Nous ajouterons peut-être à notre breloque, le panache de la conscience.
Je m’égare.



Chapitre V
Tenir la ligne de crête
Au pied du Mourre Nègre, je conduis mes vignes en bio-agroécologie. Je veille à ce que Vitis soit la plante ligneuse dominante du quartier, mais suffisamment entourée de contre-pouvoirs pour que l’écosystème foisonne sur une ligne de crête. Je fais l’hypothèse que l’ancrage, les attachements et les luttes de la vigne participent à sa vitalité, à son conatus et donc à son équilibre global. Et qu’en cuve, puis dans le verre, le fruit de cette ardeur dans les rapports de force se ressente.
Concrètement, à la sortie du printemps, lorsque les herbacées ont fleuri et atteignent deux mètres, je déclenche un passage au broyeur à marteaux. L’épais paillis protège et nourrit le sol pendant la cagne estivale. Avant les premières pluies contaminatrices, je positionne un ou deux traitements cuivre/soufre chirurgicaux à l’atomiseur à dos. Pendant l’hiver, je m’adonne à quelques séances de piochage pour tenir les genêts en respect et je mène mes opérations de taille et d’ébourgeonnage avec beaucoup de soin (j’applique un mix Dal-Bourdarias… je vous jure, c’est possible).




Chapitre VI
Le foutoir du vivant
Je vis à Marseille. Dans les terroirs anthropisés, cette ville joue dans la cour des zinzins. À chaque fois que j’arrive dans mes vignes, je suis frappé par le calme qui règne. Mais cette impression ne dure pas. À la tâche, très vite ma perception s’ajuste, mes sensations s’adaptent. C’est comme de changer de pays et de langue. Et soudain je perçois la houle. Différente et tout à fait semblable à la fois, de celle des affaires humaines et de la frénésie urbaine. Pour moi ce sont deux éclats de la même gigantesque boule à facettes du réel. J’écoute, je respire, j’hume, je touche, je goûte et bien sûr j’observe, je regarde, je m’approche. Je perçois les forces en jeu et les relations insensées de l’écosystème ; multiples, convergentes et contradictoires.
Du monde, il y en a. De l’Homo sapiens, occasionnellement, quand les copains viennent donner un coup de main. Quand un promeneur passe ou un confrère sur un destrier mécanisé. Il y a surtout ceux qui habitent là en permanence : bactéries, virus, protozoaires, champignons, acariens, vers, insectes, oiseaux, mammifères. Des herbacées, des ligneux. Des autotrophes, des hétérotrophes. Des organismes, des cellules, des molécules, des atomes. Des électrons, des noyaux, des nucléons, des quarks. Des liaisons chimiques qui se nouent et se dénouent, des charges qui s’attirent et se repoussent, des champs qui se superposent, des phénomènes thermodynamiques et biochimiques partout à l’œuvre. De la matière qui s’organise et se défait, de l’énergie qui circule, de l’information qui vibre. L’entrelacs est stupéfiant, l’envie de tout passer au mixeur quantique aussi.
Tout ce petit monde se nourrit, se reproduit, coopère, parasite, chasse, concurrence, décompose, transforme. S’associe, échange, partage, se protège, s’exploite, se dispute, se vole, se trompe, se dévore. Accueille, chasse, colonise. S’accroche, étouffe, empoisonne, séduit, féconde. Dans le vivant, on meurt pour nourrir. On dirait de l’IA sous LSD à qui on aurait donné pour seule instruction : Compose ! Décompose ! Recompose ! Chaque existence zigzague au milieu de l’innombrable et de l’innommable. Tout le monde dépend et affecte. À la vigne, mes catégories morales volent en éclats. Qui est le bon, la brute ou le méchant dans cette effroyable agitation ?
Au milieu de la mêlée, je sais que fraient des ennemis redoutables pour la vigne. Certains minuscules, capables de compromettre la récolte, de terrasser un cep, voire la vigne entière. La clef du vivant pourrait bien se situer dans ses antagonismes. Aucune prime à la modération. Ceux qui s’auto-limitent n’arrêtent en rien ceux qui ne se limitent pas. L’expansion des uns rencontre seulement l’expansion des autres, et c’est la somme des expansions qui produit paradoxalement la régulation.
À vouloir régner en empereur, le vigneron peut se retrouver dans la même posture que celle d’Homo sapiens à l’échelle globale. À devoir compenser, par toujours plus d’efficacité propre, et donc de puissance mobilisable, les désordres engendrés par la disparition d’antagonismes qu’il a lui-même provoqués, le plus souvent sans en percevoir l’extraordinaire complexité. Il peut finir par fabriquer des hydres, non sans rappeler les affres des grandes puissances, enlisées dans des guerres asymétriques. Chaque bataille est objectivement gagnée, pour autant la guerre est sans fin, son coût exponentiel, et elle se solde in fine par un retrait piteux. « Les mauvaises herbes gagnent toujours à la fin ? » Servigne a peut-être raison. Je comprends en tout cas la fascination qu’ont pu exercer Fukuoka et, désormais, la permaculture. Quelque chose d’absolument essentiel se joue ici, c’est certain. Mon enquête est loin d’avoir abouti.






Chapitre VII
Et le vin, dans tout ça ?
En cave, même tableau.
Le raisin arrive chargé d’un potentiel bio-physico-chimique singulier, qui marque à la fois une rupture et une continuité, comme un saut de cascade ou une diffraction dans un cristal. Il emporte avec lui une population bariolée de microorganismes, auxquels s’ajoutent ceux du chai, du matériel et des contenants, déjà en proie à d’inimaginables destins croisés. Dans le moût, un nouvel écosystème chahuté se met en place. Les levures se succèdent, certaines prennent l’avantage, d’autres disparaissent. Les sucres sont consommés, l’alcool s’accumule, les équilibres chimiques fluctuent. Les conditions de la cave (température, hygrométrie, lumière…) sont comme la météo à la vigne. Elles influencent les cinétiques. Des bactéries interviennent à leur tour, ou parfois en parallèle. Les conditions ne cessent d’évoluer et, en vigneron bien sûr, j’interviens et je contribue à cette variabilité. Je suis là pour infléchir le cours du flux et faire en sorte que la bille rebondisse jusqu’à la case vin délicieux au lieu de finir sa course spontanée vers le trou vinaigré ou bretté synonyme, pour ceux qui partagent ma culture, de « game over ». J’interviens donc, sans l’extraordinaire arsenal œnologique moderne, pour orienter, parfois avec succès, parfois pour le pire, et parfois (en fait le plus souvent je pense) sans avoir conscience des effets immédiats ou latents de mes actes. Du moment que le vin goûte bon, l’univers peut bien se recombiner à l’infini. Il faut dire que mes sens et mon modèle de réalité ne sont guère adaptés à l’observation directe des phénomènes que je prétends piloter en cave. Pour autant, des indices et quelques outils et astuces proprement humains (prise de température et de densité, analyses chimiques et microbiologiques en laboratoire…) me permettent de suivre l’évolution du bazar, et de constater que les règnes microbiens sont aussi foudroyants que fugaces. Comme une parcelle de terre, une cuve de moût est un terrain où se jouent des successions écologiques. En pleine fermentation, son uppercut de gaz carbonique donne la mesure de la puissance des processus biologiques à l’œuvre.
Une cave est infiniment plus anthropisée qu’une vigne. Ici règnent les hommes, en apparence. Pour autant, et c’est tout le paradoxe, l’accident, l’erreur, le patatras arrive beaucoup plus vite ici. Une porte mal fermée, un chapeau dégonflé, une volatile qui s’emballe, et c’est fini. Les conséquences en cave sont beaucoup plus graves pour la destinée économique du vigneron car tout est concentré. Je connais beaucoup de vignerons freeride à la vigne, presque aucun en cave.




Chapitre VIII
L’étincelle, toujours
Je veux élaborer des vins avec de la verticalité. Tendus, gourmands et sapides. Pas facile en Provence, sous ce soleil et cette chaleur de plomb. La cagne gorge les raisins de sucre, annihile les acides tandis que la maturation phénolique tarde. Alors je travaille le plus souvent en double-détente : une petite pré-vendange en sous-maturité me permet de lancer un pied de cuve à pH bas et acidité laser. Dix jours plus tard je récolte le gros de la parcelle, que j’envoie sur le pied de cuve en pleine bourre.
Je travaille sans intrant commercial. En microbes spontanés uniquement. J’adore aller piocher dans les grapillons pour réacidifier des moûts que je juge encore trop avachis. Et je réutilise volontiers les lies d’autres cuvées pour nuancer une aromatique ou déclencher une FML. Je privilégie les élevages longs. Extra-longs même. J’aime les élevages en futaille ancienne. Je redoute les notes boisées (vanille et pâtisserie) et j’adore les effets boisés indirects (ce petit filet oxydatif, cette pierre à fusil et cette bouche arrondie par l’autolyse). J’aime ne pas ouiller trop strictement mes fûts, pour permettre au vin de se draper d’une fine dentelle de volatile. À petite dose et bien intégrée, elle apporte de la complexité, du peps et une ardeur aromatique. Je soutire en général deux à trois fois les vins, préalablement confiés aux bons soins des froids hivernaux provençaux qui peuvent être sévères. Clarification naturelle donc. Zéro filtration.
Au moment des grands choix, si j’estime que le vin s’exprime bien en pur parcellaire, je le commercialise tel quel. Si je sens que l’équilibre n’est pas encore là (et c’est souvent le cas), je persévère et ne m’interdis aucune option. Je ne peux envisager d’embouteiller un vin qui ne me régale pas. Je tente des assemblages, je convoque les lies d’autres cuvées, je partitionne et mène des élevages différenciés. Jusqu’à aboutir à un vin qui me touche. Les deux chemins — parcellaire « droit au but » ou composition tâtonnante et pugnace — procurent des joies et des affres tout aussi magiques. Nombre de mes cuvées ont été composées avec une intention initiale, une intention claire, un chemin préétabli… finalement totalement battu en brèche, refondu, parfois jusqu’à l’errance totale, avant qu’une étincelle surgisse. Toujours, elle finit par arriver, et soudain la cuvée émerge comme une évidence. Et a posteriori, je me demande si depuis le début, l’égarement, l’acharnement, le désespoir, la lassitude avaient été planifiés par je ne sais quelle instance, pour me permettre d’aboutir au précieux résultat.
Je mets une pincée de soufre dans toutes mes cuvées (20 mg/L) quelques jours avant la mise. Ce rituel m’a permis de chasser au loin plusieurs souris, vis-à-vis desquelles je suis hélas très sensible.

Chapitre IX
De vinaigre et de coca-cola
Je suis convaincu que le volet non-anthropique de la nature ne nourrit aucun projet particulier pour nos vignes, nos raisins ou nos vins. La pente est là, indifférente. Elle mène à l’ensevelissement des parcelles sous les ronciers et au jus de raisin sous l’acidité volatile. L’honneur, la grâce, la joie du vigneron, pour moi, consistent à venir placer une dérivation astucieuse, une touche de nature humaine, de culture donc, dans le grand flux intarissable, pour tenter d’en dévier momentanément et localement le cours avec l’espoir de provoquer une délicieuse et enivrante singularité. Dérivation qui ne doit surtout pas devenir un barrage des Trois-Gorges. Pour que le vin puisse s’agiter, claquer, rebondir, virevolter, allumer lumières, flashs et sonneries entre les deux rigoles de ce flipper qui ne me lâche plus. Entre le vinaigre - la bille tombée dans la rigole centrale - et le coca-cola - la bille filant toujours tout droit, dans un flipper complètement trafiqué, où le vin, la bille, circulent comme des trains en Suisse. Et il en va de même pour la vigne et son vigneron, qui ont le choix de se tenir quelque part entre la forêt primaire et le désert de la monoculture intensive.
L’exploration se poursuivra encore. Sur l’influence de nos compagnonnages comme holobiontes. Sur l’intime. Sur les émotions, les attachements. Les jeux psychosociaux. Sur les croyances, le spirituel et la métaphysique. Il est à craindre que la pleine mer de l’indicible soit en train d’être atteinte, et que sur ces thèmes, rien ne puisse être dit mais seulement vécu.
